Le forum des p'tits belges Index du Forum

 FAQFAQ   RechercherRechercher   MembresMembres   GroupesGroupes   S’enregistrerS’enregistrer 
ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 
 
 
Qu’est-ce que la culture ?

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Le forum des p'tits belges Index du Forum -> LE COIN DES CHRONIQUEURS -> Articles Culturels -> Autres articles culturels
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Grand Schtroumpf
Administrateur adjoint
Administrateur adjoint

Hors ligne

Inscrit le: 12 Fév 2007
Messages: 5 917
Localisation: Dinant (Belgique)
Anniversaire: 21/05/1947
Prénom: Gérard
Surnom: Gégé

MessagePosté le: Dim 18 Mai 2008 - 13:33    Sujet du message: Qu’est-ce que la culture ? Répondre en citant

Qu’est-ce que la culture ?

« Aujourd’hui, la culture, c’est le divertissement. Nous sommes passés d’Albert Camus à Madonna, version Ardisson.
Entre ce qui intéresse mon père et ce qui passionne mon fils, pas un seul point commun : le champ culturel a explosé.
Guillaume Durand à L’Express n° 2879, cahier 2, 7-13 septembre 2006


La culture est une notion complexe. Le terme dérive du latin colere. Ce verbe signifiait entre autres cultiver, prendre soin, préserver. Une telle traduction ouvre deux directions. D’une part, cultiver renvoie au travail de la terre, en vue de faire produire à celle-ci de la nourriture. De l’autre, on touche à l’âme. Car le même verbe invite à prendre soin des dieux, à préserver leur culte. L’idée de conservation du patrimoine est romaine. La culture va bien au-delà ; elle rejoint la création. Elle fait un enfant à l’éternité. Ces mots n’ont plus cours. Le tout est de savoir pourquoi, et pourquoi rien ne les remplace.

L’âme chercherait-elle un label biologique, elle se heurte au siècle dernier qui a mis la culture au pluriel. Dans cette nouvelle acception, toute d’ethnologie, le terme recouvre l’ensemble des activités, des croyances et des mœurs d’un peuple, voire d’un groupe, à un moment déterminé de son histoire. Je ne l’ignore pas. Mais à l’horizontale qui prévaut, sans mémoire, sans avenir, comment ne pas préférer ce qui fait le propre de l’homme : debout ! C’est seulement dans cette posture, la tête au ciel, que les pieds touchent à l’empire des morts. Que dit donc Hadès ?

Les Grecs plaçaient la beauté au-dessus de tout ; ils l’adoraient. Les meilleurs d’entre eux sublimaient cette adoration même. Leur objet devenait la sagesse. L’élévation de l’esprit, de l’âme, impliquait la capacité d’intéresser tout son être à quelque chose qui ne fût ni usuel, ni (bassement, disait-on) utilitaire. C’est ainsi que se comprend le paradoxe de Baudelaire : « L’homme peut se passer trois jours de pain, de poésie jamais. »

Que Dieu existe ou non, l’être humain réalise son processus chimique et vise à satisfaire ses instincts. Quoique le solipsisme soit une hérésie, force est de reconnaître que le plus grand nombre borne son existence à ce qu’il peut réaliser dans celle-ci. Le sacrifice est une tare ; les fanatiques s’en sont emparé. Le dévouement engendre de légitimes suspicions. Malgré cela, racler la vie pire qu’un rat d’égout ne satisfait personne. Il suffit qu’une passion s’empare d’un individu, pour qu’aussitôt celui-ci prenne conscience de sa démesure. Le propre de l’amour à son paroxysme est que l’autre, du fait même qu’il se donne, devient dieu et fait de l’aimé un dieu à son tour. Vivre entrouvre des mystères, quand même aujourd’hui en Occident le mystère est décrié. La moindre croyance suscite l’incrédulité, le plus souvent légitime.

La culture est donc une posture qu’adopte l’individu pour accéder à la contemplation. L’art participe de ce travail d’émancipation. Toute œuvre d’art propose une réalisation qui approche la perfection, donc la beauté et qui, en enchantant l’esprit, libère le plus possible ce dernier. La culture est ainsi l’ensemble des œuvres d’art qui aident à la sagesse. Elle vise à réduire l’aporie qui s’empare de chacun au moins une fois dans sa vie : pourquoi faut-il mourir ? Et comment, dans cette tenaille – si la vie n’est qu’une éclipse de la mort –, réussir son existence ? Sous cet angle, ce qu’ont proposé les meilleurs esprits nourrit le nouveau venu, le charge de vues si diverses, si profondes que leur point de convergence l’allège à la fin. Si ce qui est sûr, c’est que rien n’est sûr, encore faut-il, pour s’en convaincre, avoir démonté, reconstruit, et enfin pesé l’inanité même de cet adage.

En France, un Montaigne illustre à la perfection une telle attitude. Sa culture, c’est-à-dire sa connaissance des œuvres de l’Antiquité grecque et romaine, apparaît sans bornes ; personne aujourd’hui ne peut l’égaler. Celle-ci le traverse, le transporte, et il pétrit si bien le tout de sa rumination propre que ses Essais nous ravissent, à quelque page qu’on les ouvre. L’adage précité (ce qui est sûr, c’est que rien n’est sûr) ne relève pas que du Tao. Montaigne le fait sien dans l’Apologie de Raymond Sebond , Livre II, chap. 12 : « L’ignorance qui était naturellement en nous, nous l’avons, par longue étude, confirmée et avérée. Il est advenu aux gens véritablement sçavants ce qui advient aux espics de bled ; ils vont s’élevant et se haussant, la tête droite et fière, tant qu’ils sont vuides ; mais, quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s’humilier et à baisser les cornes. Pareillement, les hommes ayant tout essayé et tout sondé, n’ayant trouvé en cet amas de science et provision tant de choses diverses rien de massif et ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur présomption et reconneu leur condition naturelle. »

Sauf à n’être pas près de « baisser les cornes », on ne peut qu’acquiescer à tant de modestie foncière. Qui se souvient par exemple de l’usage que faisaient du renard les habitants de la Thrace ? Le rusé éclairait sur la possibilité ou non de traverser un fleuve ou un lac gelés. Montaigne consigne un tel exemple, à ses yeux presque familier, pour conclure que le renard jugeait de l’épaisseur de la glace : « Ce qui fait bruit, se remue ; ce qui se remue, n’est pas gelé ; ce qui n’est pas gelé, est liquide, et ce qui est liquide, plie soubs le faix. » L’homme n’est pas le seul animal raisonnable, il s’en faut de beaucoup. Ronsard plaidait même en faveur de l’arbre. « Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras ! » On l’a oublié, parmi cent acquisitions et autres connaissances. En veut-on une preuve ? Le lecteur de Montaigne qui, à ce stade de l’édition Garnier, reste curieux se reporte à la note. C’est la 1202ème : “C’est le fameux sorite, dit du renard, si souvent cité dans l’École.” Et l’auteur de la note, Maurice Rat, de renvoyer à un titre de Plutarque en traduction : Quels animaux sont les plus advisez, XIII – un trou noir de plus, ou gris, ou blanc, pour le lecteur du troisième millénaire. Pourtant, notre culture vient de là-bas, si proche à nos ancêtres quand ils étudiaient.

Pourquoi le faisaient-ils, se demandera peut-être l’homme d’aujourd’hui qui peut assouvir ses moindres désirs de cent façons et sans effort ?

Nos ancêtres cultivés (par plaisir) étudiaient pour comprendre la marche du monde et quelle place était dévolue à l’espèce. À l’origine était le Verbe, di[sai]t la Bible. Et puis le Verbe s’est fait chair : le Logos s’est incarné. Chez les Grecs, l’admirable formait un couple : le Logos et la Nikè, la Parole et la Victoire. Ce couple d’ailleurs ne confinait-il pas à l’androgyne ? La belle Nikè, déesse d’Athènes, berçait la démocratie. Le héros et le charisme emportant la victoire, tels étaient donc l’alpha et l’oméga de la Beauté (l’éphèbe, c’était le sanctuaire de la jeunesse). Mais le propre de l’admirable, c’est qu’il ne dure pas plus que le reste. Un haut fait chasse l’autre – la bonne mémoire est celle qui oublie vite – et le plus beau discours se voit dissout par le silence. La Bible, avec la Terre promise, abreuvait l’espérance de tout un peuple. La diaspora côtoyait la Vallée de larmes des chrétiens. Il arrivait que l’une chevauchât l'autre, sans ordre. La littérature, en rendant mémorable ce qui méritait de l’être, palliait la légèreté, les carences des mortels ordinaires. Elle a légitimé le besoin d’avenir que les seules religions ne pouvaient combler. Puisqu’on se souviendrait, et que l’exemple donné améliorerait l’ordinaire des générations suivantes, le sacrifice acquérait un sens ; il pouvait être décuplé. L’homme se surpassait dans sa vie, non seulement pour lui, mais pour les enfants de ses enfants et les siècles à venir. Il pouvait se battre pour la paix. Le sculpteur défiait Chronos. La mort était tenue en joue ; sa victoire sur la beauté paraissait moins complète. La décomposition rentrait dans l’ordre de la vie.

La culture magnifiait cet ordre justement. Le héros justifiait la mémoire ; la mémoire justifiait l’héroïsme. Mais l’homme restait à sa place – quelle que fût sa puissance, infime. L’orgueil était châtié. Par-delà la modestie de rigueur, l’essentiel faisait se conjoindre l’olive et le soleil, le couchant et la mort, l’esprit et l’éternité. Cet ordre ne tenait pas qu’à la religion qui, elle-même, aussi bien participait de la nature. L’homme percevait en effet des interdépendances – il faut pour tel fruit un arbre qui le porte et une saison heureuse – et il les acceptait pour lui-même. Alors que la science n’expliquait pas les trous noirs ni les mutations génétiques bientôt banalisées, nombre d’esprits éclairés tenaient Dieu pour un ferment (souvent douteux) de la société ; pour ce qui les engageait personnellement, un mirage. Cela mérite réflexion. Car l’indépendance d’esprit ne date pas de Voltaire, encore moins de Sartre. L’art, c’est le refus ; le tout est de savoir de quoi et comment il touche ceux qui le reprennent à leur compte. Ainsi dans le fameux sonnet de Du Bellay : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage / Ou comme cestui-là qui conquit la Toison / Et puis est retourné, plein d’usage et raison, / Vivre entre ses parents le reste de son âge ! », qui est retourné ? C’est Homère, dans son Olympe ! L’Odyssée tout entière ne vaut rien sans la terre natale. L’affection casanière, si elle ne défait pas l’aventure, du moins la remet à sa place. Vivre sans bornes n’est rien si l’on ne retrouve pas la fidélité. Qu’on ouvre le compas : des vieilles croisades aux guerres de religions, la conquête du Nouveau Monde, tant vantée en ce siècle qui accumule violence sur violence, n’est rien sans la paix. La simple articulation adverbiale “et puis” opère ici plus de dégâts que le cheval de Troie... La culture, l’art soulèvent l’instant, le mettent en résonance, et restent des instruments de liberté.

Dans la culture gréco-romaine dont sont nourris nos classiques, l’immortalité tient une place décisive. Le sens de l’existence, pour chacun, s’organise à l’entour de cette interrogation. Mais dans Rome, dans Athènes déjà, les dieux n’abusent que les pauvres d’esprit. Croire à une résurrection, c’est autant écouter la mer dans un coquillage ! Aux yeux de Sénèque, ainsi que le rapporte Alberto Manguel dans le n° d’avril 2002 de La Nouvelle Revue française, seule la bibliothèque reste un garant contre l’oubli. Les morts ne reçoivent jamais que le pâle reflet de ce qu’ils ont donné de leur vivant. Celui-ci s’estompe d’autant plus vite désormais que la mort est un tabou. Pour bronzer, mieux vaut le soleil ; pour se bronzer, dévisager la mort est une nécessité. Cette interdiction tacite, aujourd’hui, va de pair avec le recul de la culture. Interroger sa propre existence, conférer un sens à sa vie, faire au doute une place, c’est autant tourner le dos au progrès. C’est comme si le passé n’était plus ce qui nous attend tous ! L’efficace en fait de manducation de l’existence a balayé la métaphysique. Les mots âme et immortalité relèvent au mieux du pithécanthrope. L’aspiration à l’égalité, que chacun revendique d’abord pour son propre compte, annihile les valeurs sur lesquelles la culture était fondée.

Depuis vingt-cinq siècles, en effet, la culture impose l’excellence. Le grand œuvre aspire à la perfection. L’élite est le moteur ; la prééminence, la règle. Ces valeurs-là légitimeraient désormais toutes les suspicions. Ce n’est pas pour rien que le talent par exemple a déserté la bouche de nos cultureux. Ceux-ci ne comptent plus que le travail. Un piano n’a sans doute pas d’âme, mais il y a des doigts qui le font vibrer plus suavement que d’autres ! Croire que l’atelier produit le génie comme le pommier les pommes conduit le premier quidam venu à la fatuité. Tout le monde peut et doit être un artiste ! L’individu égale la société tout entière. Il apparaît dès lors autant de points cardinaux que d’ambitions révélées. La civilisation tourne sur ses gonds. De même que pour réussir un effort, dit en effet Montaigne, le corps doit être ramassé, tendu, bandé, de même la société doit se fixer des buts exigeants et donner les moyens à son corps social de les réaliser. Louis XIV et Napoléon ne baissent guère les yeux. Le premier a infantilisé sa noblesse ; Saint-Simon n’en est jamais revenu. Le second a retourné l’Europe de fond en comble. Il n’est pas question de pleurer Staline, Hitler et Mao. De telles mains de fer n’ont plus le champ libre. L’hégémonie américaine exerce-t-elle un totalitarisme, quelle que soit l’ampleur de ses bavures ? La Chine avance, semble-t-il, vers une égalité qui descend du dogme vers les faits. Le Tibet n’en est pas convaincu, certes ! Est-ce faute de contre-feux puissants, politiques, moraux, religieux, intellectuels, que la mode fait un peu partout la loi ? Il faut une victoire en coupe du monde pour tirer un spasme à la fraternité tricolore. L’Europe reste une coquille vide. C’est, la liberté repliée comme une banderolle, toujours panem et circences. Créon s’efface moins devant Antigone que devant la pornographie promue au rang d’art moderne. Le ‘Vénusberg’ a détrôné le rocher de Sisyphe !

Parallèlement à la remise en cause théorique de la hiérarchie, qui n’a pas empêché, au contraire, les totalitarismes du XXe siècle de jouir d’une considération considérable, la démocratie a libéralisé l’éducation. Les barrages ont fléchi, parfois rompu. L’enfant a pour lui tous les droits, mais les moyens ? Tout le monde a le droit d’être riche ! Ces moyens, certaines dispositions intellectuelles notamment, échappent en partie à la société. En fait de conduire vers l’excellence le plus d’élèves et d’étudiants possibles, on redécouvre aujourd’hui des bornes pareilles à des pierres tombales. Il suffit de tendre l’oreille. La pédagogie de ce début du vingt-et-unième siècle n’a qu’un mot à la bouche : le deuil. Il faut faire des deuils. Sur le deuil du savoir, quel avenir érige-t-on ? La culture est en péril. Qu’elle fasse fuir, en fait de poésie, de théâtre et même de roman de qualité tel que l’Acacia de Claude Simon, force consommateurs et autres voyeurs à la louche télévisuelle ne devrait pas la frapper de discrédit. On n’a jamais vu de parents manchots souhaiter que leurs enfants soient cul-de-jatte ! L’éternité : le temps hors la matière n’existe pas, soit ; le monde que nous connaissons a bien eu un début ; il connaîtra une fin. Cela ne condamne en rien le besoin de chacun de se dépasser, autrement que dans le seul orgasme privé, à l’occasion social. L’idée de pérennité est consubstantielle à la culture. L’idéal actuel passe tout au consumérisme. L’écologie peut-elle incarner tout l’avenir des hommes ? Fera-t-on de la mort une sinécure ? Si l’art actuel contrefait l’époque, l’éphémère et la dérision au carré nient l’art qui l’a précédé et, avec lui, le passé que celui-ci ressuscitait. On dira que les musées n’ont jamais été aussi fréquentés. Mais qu’y trouvent les visiteurs ? La culture à l’ancienne exige des apprentissages, donc des efforts, et une réflexion que la solitude approfondit. Les conversations qu’on y surprend, car on y parle désormais comme au café, invitent rarement à une élévation de l’esprit. Et après tout, de quel droit le déplorer ?

Il est vrai que la culture a contre elle deux faillites. Elle n’empêche pas la barbarie ; elle la légitimerait plutôt. Georges Steiner le démontre en ses essais. Toutefois, on incrimine Céline, plus férocement qu’Aragon. Bernanos, pour une phrase épinglée hors contexte : « Hitler a discrédité l’antisémitisme », devrait se frapper la poitrine post-mortem. Les aboyeurs de tout poil feraient mieux de relire les Enfants humiliés. Plus sérieusement, on peut torturer son semblable et raffoler de Mozart. On peut être un fidèle de Lao-Tseu : « Le saint agit constamment en sorte que le peuple n’ait ni savoir, ni désir » et fournir les camps. On peut aussi bien jouer de la brute épaisse, du taureau à deux pattes, et “bazooker” d’importance. L’instinct de meurtre, qui reste à réprimer, cause peut-être moins de dégâts qu’une opprobre jetée ex-cathedra. Polémique, le propos de Cicéron : « Errare malo cum Platone.. [je préfère me tromper avec Platon] quam cum istis vera sentire [qu’avec celui qui sent la vérité] » ne ridiculisait personne. La réplique de Jeanson (une mécanique ne cite pas ses sources) : « Je préfère avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » – du pur encens pour Staline et Mao – a décapité la moitié d’une génération. La tolérance à la gueule, un pavé dans chaque main, celle-ci a dansé son soûl sur les barricades. Et puis elle a rosi, à point !

La deuxième faillite réside dans l’incapacité à engendrer l’espérance. Mêlée intimement à la religion qu’elle sacralisait par le combat même qu’elle engageait le plus souvent contre elle, la culture est veuve de Dieu. La mort désormais profane, ce n’est plus une bascule, mais une bouscule. La trappe a fait place à une impasse. Le dur désir de durer, qui animait encore la plume d’Éluard, ne galvanise plus personne. Denis Roche, en énergumène suprême, a commis ce verdict : « La littérature est périmée. La poésie est inadmissible ; d’ailleurs elle n’existe pas. » La préface de Bernard Noël à Qui je fus de Michaux (Poésie/Gallimard, 2000) le confirme a posteriori : « Les avant-gardes ont eu pour stratégie, non pas la volonté de pérenniser les actes révolutionnaires qui les motivaient, mais d’en faire les traits historiques capables de leur garantir un chapitre dans les futurs manuels de littérature. » Imposture ou pragmatisme ? Ils font si bon ménage ! Il reste que la gesticulation a contaminé la critique. La création est dévastée, le goût sens dessus dessous. Les cucuteries pullulent et des précipités de laboratoire trouvent mieux que des dévots, des prosélytes. Le passe-lacet et la grosse cantine mobilisent des thuriféraires – parfois les mêmes. Le même signataire encense du Bouchet et porte Dumas (on oublie ses nègres pour l’occasion) au Panthéon. Si la querelle des Anciens et des Modernes reste inépuisable et qu’il en a toujours été ainsi, l’inculture fortifie les extrémismes. Car le manque de connaissances handicape la réflexion. Les convictions idéologiques l’entravent par surcroît. C’est dans cette tenaille que la démagogie prospère. L’exemple fourni précédemment par le mot de Jeanson ne l’atteste-t-il pas ?

La crise est patente ; l’issue, improbable. Tant pis si les deux questions suivantes fâchent les syndicats ! L’élévation du plus grand nombre (à l’examen du baccalauréat en France) n’abaisse-t-elle pas le niveau général ? Est-ce qu’à surcharger une barque, celle-ci peut ne pas chavirer ? Une telle interrogation n’est un crime de lèse-égalité que si elle fait l’impasse sur l’essentiel, qui est la taille de la barque. Les moyens mis en œuvre en effet ne répondent pas aux ambitions affichées depuis 1975. La réduction des horaires de l’enseignement de la langue et de la littérature en dit déjà long sur ce sujet. Il y a plus grave : la réflexion sur les objectifs de l’éducation a-t-elle été menée à terme ? Les sophismes cachent les fondations ; ils ne les remplacent pas. La solution ne peut être que politique. Mais la politique française de ces trente dernières années accompagne plus volontiers l’opinion qu’elle ne la précède. Et comme le courant fait la course au bonheur fût-il, à l’instar de l’éjaculation, précoce, les réformes sont mal venues. Pourtant, la culture court sur le fil des siècles. L’image en boucle, qui prévaut aujourd’hui, annihile la durée. L’école court après cette image, au lieu de la précéder. On fait moderne, sans interroger la modernité, encore moins la penser. Or, sans recul – et le livre qui donne à réfléchir recule –, la pensée se dessèche. Elle est pareille aux puits artésiens ; elle ne s’élève qu’à proportion de ses sources. Un homme nouveau se façonne sous nos yeux incrédules. Ses valeurs se moquent de la diachronie, du passé autant que de l’avenir. Il fait de la jouissance son unique absolu. L’art se voulait la transparence de l’impossible. La prééminence de l’acte tue tout ce qui l’entrave. La culture ne répond donc plus à une nécessité de la civilisation en train de naître.

Mais dans cet entre-deux, où l’école cherche ses repères, peut-on ne pas admettre que l’intelligence est un don ? Capacité d’analyse en vue de prendre une décision, ce don se travaille. Il se développe à la mesure des exercices auxquels il se frotte. L’éducation le met au jour et le porte à maturité. Comment analyser quoi que ce soit, sans emmagasiner d’abord le maximum de repères indispensables ? C’est en cela que les connaissances importent. On ne peut juger, on n’invente rien qu’à partir de l’acquit. La culture garde ainsi, contre la table rase qui autorise les sottises (pour des oreilles cultivées), sa raison d’être. Donner un sens à sa vie reste une réalité pour encore au moins trois générations à ce jour.

Le livre est un véhicule de la pensée. La lenteur que sa lecture nécessite ajoute à la réflexion. À ce titre, il occupe une place de première nécessité. Autant le livre ne saurait remplacer le goût direct de la vie, l’amour à son sommet, tous les sens perclus de sensations, et l’action, autant l’individu qui rejette la lecture se prive d’un surcroît d’existence. Car si la vie met en œuvre, la pensée met en forme. Prendre relève du prédateur ; l’individu doit comprendre. La culture est riche de tout ce que nos prédécesseurs ont légué pour faire de la vie une gerbe de lumière. Le consumérisme encourage peu à l’autonomie. À la connaissance, il préfère la reconnaissance en circuit fermé. Le gavage est impropre à la métaphysique ! La culture élève le regard. Si cette analyse trop succincte est cependant recevable, chacun comprend bien la nécessité où nous sommes. Lire, c’est grandir en esprit. C’est devenir plus responsable de ses actes. C’est augmenter la cohésion de la société. C’est vivre les yeux grands ouverts. Il sera toujours assez tôt de les fermer.


Pierre Perrin, Lettres comtoises n° 8, octobre 2003


:pointpart:
--------------------------------------------------------------
.


Les personnes qui ne m'aiment pas ne me dérange pas, si moi je les dérange c'est leur problème !!

Si les gens qui disent du mal de moi savaient ce que je pense d'eux, ils en diraient encore bien davantage.

Revenir en haut
Visiter le site web du posteur
Publicité






MessagePosté le: Dim 18 Mai 2008 - 13:33    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Grand Schtroumpf
Administrateur adjoint
Administrateur adjoint

Hors ligne

Inscrit le: 12 Fév 2007
Messages: 5 917
Localisation: Dinant (Belgique)
Anniversaire: 21/05/1947
Prénom: Gérard
Surnom: Gégé

MessagePosté le: Dim 18 Mai 2008 - 13:38    Sujet du message: Qu’est-ce que la culture ? Répondre en citant




La culture régit chaque aspect de notre vie et, comme la plupart des gens, nous n'en sommes pas vraiment conscients. Si on vous demandait de la définir, vous avanceriez probablement la musique, la littérature, les arts visuels, l'architecture ou le langage et vous n'auriez pas tort. Cependant, vous n'auriez pas entièrement raison non plus. En effet, les produits culturels que nous percevons avec nos cinq sens ne sont que les manifestations de ce que signifie vraiment la culture — ce que nous faisons, pensons et ressentons. La culture est enseignée, acquise et partagée — il n'existe pas une culture propre à chacun. Et pourtant, la culture n'est pas monolithique — les personnes existent différemment au sein d'une culture. Elle est en fait symbolique. La signification est attribuée aux comportements, aux mots et aux objets, et cette signification est objectivement arbitraire, et subjectivement logique et rationnelle. Une « maison », par exemple, est une structure physique, un concept familial et une référence morale, distincte selon la culture.

La culture est cruciale, car elle permet à ceux qui partagent une culture semblable de communiquer les uns avec les autres sans avoir besoin de discuter de la signification des choses à tout instant. La culture s'acquiert et s'oublie, aussi, malgré son importance, nous sommes généralement inconscients de son influence sur la façon dont nous percevons le monde et dont nous interagissons dans celui-ci. La culture est importante, car lorsque nous travaillons avec les autres, elle est à la fois un recours et un frein dans notre capacité de travailler avec les autres et de les comprendre.

--------------------------------------------------------------
.


Les personnes qui ne m'aiment pas ne me dérange pas, si moi je les dérange c'est leur problème !!

Si les gens qui disent du mal de moi savaient ce que je pense d'eux, ils en diraient encore bien davantage.

Revenir en haut
Visiter le site web du posteur
Contenu Sponsorisé






MessagePosté le: Aujourd’hui à 19:57    Sujet du message: Qu’est-ce que la culture ?

Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Le forum des p'tits belges Index du Forum -> LE COIN DES CHRONIQUEURS -> Articles Culturels -> Autres articles culturels Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | créer un forum | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2017 phpBB Group
 

^^( Design & Theme par kenzo5 )^^